Voyage en Chine. 2

  • Info
  • Pages
  • Transcript
  • Related
Voyage en Chine. 2
Voyage en Chine, Cochinchine, Inde et Malaisie
WF00027B
French
Auguste Haussmann
1:266-270
1847
Paris: Desessart
Page 1
Page 2
Page 3
Page 4
Page 5

C’est dans cette jolie maison de campagne que Poun-ting-koua donna, le
45 novembre 4844, au ministre français , un brillant sing-song suivi
d’un grand dîner. La légation de France et plusieurs officiers de la
division navale avaient été invités. La représentation eut lieu dans le
grand salon et non pas dans la salle de spectacle ordinaire. Elle
s’annonça par une musique infernale de gongs, de _taï-tcha_ (timbales),
de _taï-kou_, sorte de tambour de basque, de _y-in_, petit violon à une
corde, de flûtes, de clarinettes, et de _djad-ko_ (trombone). On
commença par un vaudeville divisé en plusieurs actes. Un mari, cédant à
un accès de mauvaise humeur, reproche à sa femme d’avoir vieilli. On
imagine la fureur et le désespoir de l’épouse outragée. Cependant le
mari ne tarde pas à se repentir de sa violence ; il cherche à apaiser le
courroux qu'il a provoqué, mais en vain. La femme reste inflexible, elle
va même jusqu’à déchirer la face de son époux d’un coup bien appliqué de
ses longs et redoutables ongles. L’infortuné mari se met à son tour à
pleurer et s’essuie piteusement le visage. La situation se prolonge
ainsi à travers les développements prévus d’une pareille donnée; d'une
part, l’époux mal- adroitprend sa voix la plus tendre, il emploie les
arguments les plus irrésistibles pour guérir la blessure faite par sa
colère ; de l’autre, la femme s’essaie de son mieux à jouer la cruelle,
et elle épuise complaisamment tout son répertoire de coquetteries
conjugales. Est—il besoin d'ajouter que, l’amour reprenant bientôt le
dessus , il vient un moment où l’épouse relève, avec un geste plein de
bonté et de noblesse, son pauvre mari, devenu d’une galanterie
chevaleresque? Désormais la paix est conclue, et, dans ce ménage un
moment livré à la discorde, l’harmonie ne sera plus un instant troublée.
La conclusion qu’on peut tirer de cette petite pièce est des plus
morales; c’est que deux époux doivent savoir vieillir ensemble, sans
s’apercevoir, ou du moins sans se plaindre des changements causés par
les années.

La représentation n’offrit d’ailleurs rien de particulier , si ce n’est
que le rôle de la dame était rempli par un Chinois passablement déguisé,
car les femmes ne sont point admises à figurer dans les _sing-song_.
L’acteur chargé de ce rôle tint pendant toute la pièce la main droite en
l’air, dans une attitude démonstrative. Etaitce pour exprimer la menace
, on bien se conformait-il à une règle du théâtre chinois ? C’est ce que
nous ne pûmes savoir. La musique se faisait entendre à de courts
intervalles, comme dans nos vaudevilles. Les acteurs chantaient leur
rôle plutôt qu’ils ne le récitaient, et cela d’une voix aiguë et
désagréable. On voyait paraître de temps en temps quelques personnages
grotesques, portant sur la tète d’étranges ornements en forme d’oreilles
de quadrupèdes. Plusieurs d’entre eux étaient coiffés d’énormes plumes
de faisan, qui allaient par moments se brûler aux lustres. Les gestes de
tous ces comédiens étaient des plus grotesques’, on n’y trouvait aucune
vérité, aucun naturel. Ce défaut n’en paraîtra que plus surprenant, si
l’on songe que le goût des représentations théâtrales est un goût
populaire en Chine. On joue la comédie dans les rues et sur les places
publiques aussi bien que dans les temples et dans les palais. A la
vérité, les spectateurs se contentent à peu de frais. Il n’est pas rare
de voir improviser en quelques heures un théâtre formé tout simplement
d’une estrade recouverte de nattes, soutenue par des pieux et un
échafaudage en bambou à trois ou quatre mètres audessus du sol. Avec une
mise originale, des costumes éclatants et bariolés, des coiffures
pyramidales et une longue barbe postiche, les acteurs, pour peu qu’ils
sachent animer leur pantomime , sont sûrs de plaire à la foule. Un de
leurs divertissements consiste à courir en rond les uns à la suite des
autres, armés de chasse-mouches en crin. La tolérance des Chinois en
matière de récréations dramatiques éclate surtout quand il s’agit de
suppléer par l’imagination à quelque lacune de la mise en scène. Ainsi
un personnage qui devra monter à cheval simuléra le mouvement qu’il
ferait pour enjamber son coursier , et il sera censé être en selle. Les
unités de temps, de lieu et d’action ne sont pas traitées moins
cavalièrement , et la morale publique est quelquefois médiocrement
respectée. Rien de plus comique que les efforts que font souvent les
acteurs pour remplacer, au moyen de la voix humaine, l’accompagnement de
l’orchestre ; ils poussent alors en chœur, à certains intervalles, des
cris aigus et traînants, destinés à imiter les aigres accords du
_taikam_ et du _y-in_ , méchantes violes chinoises. Nous retrouvâmes
toutes ces bizarreries dans la représentation donnée chez
Poun-ting-koua.

Après le vaudeville, la scène fut envahie par une troupe de
saltimbanques qui s’étaient peint très artistement le visage , et qu’on
autait dit masqués. Une laide petite femme, déguisée en homme, se mit à
pirouetter; puis , des hommes habillés en femmes , armés d’épées et de
piques, coururent en cercle, se poursuivant les uns les autres. La
musique devenait de plus en plus étourdissante. Les évolutions des
sauteurs s’accomplissaient autour d’une pyramide de chaises, sur
laquelle s’était juché un des personnages de la troupe, qui contemplait
cette lutte bouffonne avec une gravité imperturbable. Un jeu d’épées et
de lances fut surtout vivement applaudi ; on eût dit que tous les
combattants allaient s’entretuer.

Cependant, malgré la musique et les tours grotesques des saltimbanques,
les spectateurs commençaient à donner quelques signes d’impatience. Des
bruits fort inquiétants s’étaient répandus. La soirée s’avançait, et le
bateau qui devait apporter le dîner de Canton n’était pas encore arrivé.
On échangeait à ce sujet mille suppositions. Ce bateau avait-il chaviré?
Etait-il tombé entre les mains des pirates ? Le malheureux
Poun-ting-koua, habitué à faire si grandement les honneurs de sa maison
, paraissait vraiment au désespoir. On put craindre un moment que le
suicide de Vatel ne trouvât son pendant en Chine. Enfin les alarmes
ces¬sèrent. Le dîner était arrivé, et non pas un dîner chinois , comme
l’annonçaient quelques alarmistes , mais un magnifique dîner européen,
auquel ou fit large-ment honneur. Ce ne fut que vers minuit que nous
primes congé de l’aimable Poun-ting-koua pour retourner à Canton , les
uns en _tankas_, les autres en bateaux de fleurs.

Le 25 mai 4845, une catastrophe épouvantable eut lieu à Canton à une
représentation publique. C’était l’époque à laquelle on célébrait la
fête des dieux des campagnes , fête qui ne se passe jamais sans nombreux
_sing-song_. On avait donc élevé un théâtre et plusieurs édifices en
bois pour les spectateurs, dans la cour de l’Académie des examens, qui
n’a malheureusement que deux issues dont l’une se trouvait fermée ce
jour là. Le théâtre était situé entre les deux portes ; trois estrades
pour le public se trouvaient au milieu de la cour. Pendant la
représentation, une vieille femme qui fumait dans une des loges , laissa
, dit-on, tomber du feu de sa pipe. En un instant, tout l’édifice fut en
flammes. L’incendie se propagea avec