Lettres à mes filles

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Lettres à mes filles
Lettres à mes filles, sur mes voyages en Sibérie et en Chine (1833-1834)
WF00011A
French
Camille Joseph Balthazard de Saint-Aldegonde
90-98
1835
Paris: Imprimerie de J.A. Boudon
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Après la visite au temple, le temps du spectacle était arrivé, et nous
nous y rendîmes dans la loge du _Dzargoutcher_. Le théâtre est construit
comme ceux que vous avez probablement vus aux Champs-Élysées, lors des
fêtes publiques, orné seulement avec beaucoup de goût et à la manière
des Chinois, c’est-à-dire avec une corniche saillante et très-bien
peinte. Il y a une inscription en haut et sur les colonnes d’avant
scène. Les rôles de femmes sont remplis par des jeunes gens de quinze
ans d’une jolie figure. Les spectateurs sont en plein air; le
_Dzargoutchey_ seul et les principaux marchands ont des loges en face du
théâtre. La pièce qu’on nous donna était un mélodrame, c’est-à-dire que
l’intervalle de chaque scène était rempli par une salve d’instrumens. Il
faut avoir entendu cette effroyable musique, pour se faire une idée du
son discord que peuvent produire d’énormes clarinettes sans clés, des
flûtes traversières de six pieds, accompagnées de cymbales, de tam-tams,
et d'une espèce de tambour à deux baguettes, qu’on entendrait d’une
lieue; le tout dominé par d'épouvantables _trompettes marines_.
L’orchestre du théâtre d’une petite ville de province en France est une
harmonie céleste auprès de ce que j’ai entendu à Kiachta. Le sujet de la
pièce était tiré de l’histoire de la Chine. Un empereur est détrôné par
un usurpateur qui attire les peuples à lui en se disant inspiré du ciel.
L’Empereur meurt dans les fers, et l’Impératrice se retire dans une
province éloignée; et, par son courage et ses efforts, elle ramène à
elle une portion de ses sujets, combat l’usurpateur, le tue de sa propre
main, et met son fils sur le trône; le tout, entremêlé de combats qui ne
finissent pas, et qui sont encore plus ridicules que dans nos petits
théâtres; par exemple, pour montrer qu’ils sont à cheval, les acteurs
lèvent les jambes très-haut. Leur langage est nasillard, et je n’en ai
vu aucun qui annonçât du talent. Ils parlent le chinois pur, et leurs
costumes, faits de ces vieilles étoffes chinoises qu'on a de la peine à
trouver dans l’intérieur de l’empire, sont remarquablement beaux. Dans
la petite pièce, farce ridicule et indécente de gestes et de paroles, il
y avait des femmes mises comme elles le sont maintenant. Leur costume,
aux étoffes et aux couleurs près, se rapproche de celui des hommes, et
contient les mêmes élémens; rien ne marque la taille, et l'ensemble
manque par conséquent de l’élégance qui distingue les costumes
européens. Les chaussures sont affreuses, la forme des pieds estropiée.
Quant aux coiffures, elles consistent, par derrière, dans une espèce de
chignon qui retient les cheveux au moyen d’un peigne riche; par devant,
les cheveux sont relevés sur le front, et réunis, soit au sommet de la
tête, par une forte boucle, soit sur le côté, et accompagnés de fleurs
naturelles. Aucune femme chinoise, de quelque âge et de quelque rang
qu’elle soit, ne manque de s’en parer. Avec un joli visage, et l’on dit
qu’ils ne sont pas rares en Chine, la coiffure peut aller passablement,
et je ne puis d’ailleurs, sans faire injure aux dames de ce pays, les
juger entièment sur des gens habillés, Dieu sait comment, et sur un
petit théâtre au bout de l'empire. Je m’abstiens donc de décider
péremptoirement sur cette matière importante, et je laisse vos jeunes
imaginations coiffer les Chinoises comme elles le voudront, et les
apprécier en définitive.

Quant aux hommes, ils sont en général assez chétifs, le visage d'un
blanc pâle, avec des cheveux d’un noir foncé; les yeux petits, mais vifs
et spirituels. Les gens du peuple sont grossiers, mais ceux d’une classe
plus élevée ont bonne façon et sont hospitaliers et polis. Je ne puis
juger de leurs connaissances, mais ils ont, ou affectent une ignorance
extrême de tout ce qui n’est pas leur pays. Le _Dzargoutchey_, par
exemple, ignorait qu'il y eût un peuple français. Il ne connaissait en
Europe que des Anglais et des Portugais, et se persuadait que les Russes
étaient Asiatiques. Mais pour tout ce qui touche à leur amour-propre et
à leurs intérêts, ils ont un sens exquis et un tact qui supplée aux
connaissances positives.